Les tabous ont-ils une langue?

« I’ve a headache because of my periods »…me glisse tout naturellement la maman de ma correspondante américaine adorée, une semaine seulement après mon arrivée à Atlanta… Une phrase qui nous a intriguées et quelque peu mises mal à l’aise, moi et ma vision d’Outre Atlantique… Pourtant je n’avais pas l’impression d’être si prude…

Mais alors entendrions-nous telle phrase en France, ou même en Europe, entre deux personnes qui ne se connaissent guère, bien qu’une belle relation de confiance ait émergée entre elles?

Durant ce même séjour, la meilleure amie de ma correspondante nous parlait fièrement, et avec émotion de sa foi et de sa privation à venir à l’occasion de « Easter »; nous disions le bénédicité à chaque repas, et ce n’est en aucun cas sur le ton du secret que l’on m’a appris que la crise avait presque profité au Daddy, qui semble-t-il gagnait confortablement sa vie; et que la famille ne voterait certainement pas Obama…

Parler religion et politique parait pourtant bien plus délicat en Europe, ou du moins en France… Est-ce permis par le multiculturalisme (soi-disant) ancré dans la tradition américaine?De la même façon, n’essayons même pas d’aborder le sujet explosif de l’argent alors que nous ne sommes pourtant pas les plus à plaindre concernant le pouvoir d’achat!

Ainsi, les tabous ont-ils une nationalité? S’ancrent-ils dans une culture donnée ou sont-ils universels?

Les tabous, interdits d’ordre moral ou religieux qui trouvent leur origine étymologique dans le dialecte polynésien (« tapu »), auraient pour but d’apaiser la vie sociale…Ils permettent, selon Jean Marc Tonizzo de passer des règles de la nature au monde de la culture, l’humanité devant s’imposer des interdits. « Il lui fallait déclarer illégitimes des actes « légitimes » dans la nature. Grâce à ce mécanisme, notre espèce est parvenue à transcender certains de ses instincts. La création des « interdits » représente donc un des fondements de l’humanité mais n’existent pas à l’état d’instincts. 

Prenons l’exemple de la sexualité : cette dernière n’est codifiée dans aucune loi (« Tu ne coucheras pas avec un homme comme on couche avec une femme », interdit pourtant la Bible), mais on l’oriente implicitement selon les sociétés. Dans la Grèce Antique, société dans laquelle nous puisons nombre de nos racines, il était courant que le maître entretienne des relations avec son élève pour le faire entrer dans l’âge adulte, acte scandalisant de nos jours…En réalité, les peuples primitifs n’établissaient pas de lien direct entre l’acte sexuel et la reproduction.Selon Patrick Banon, « le terme d’homosexualité ne répond pas à un tabou archaïque, il a été inventé en 1869 par un médecin autrichien pour décrire une orientation sexuelle ne correspondant pas à la normalité constatée. C’est à partir du XIXe siècle que la sexualité devient un facteur déterminant pour décrire un individu dans la société » ».                 Contrairement à ce qu’énonce l’essayiste, le tabou n’est pourtant pas rendu caduc par les progrès de la science et de l’insémination artificielle qui rendrait plus aisée l’homoparentalité…biologiquement certes mais pas socialement…

 Plusieurs pays se convertissent légalement au troisième genre, mais cela reste encore relégué au rang de l’exception et de l’hors norme en Occident, alors qu’à Tahiti par exemple, la transexualité est ancrée dans la culture (mahu et raerae). De même, tout ce qui touche au corps est tabou, « sale » en Occident, alors que les rapports entre individus peuvent être développé différemment ailleurs, sans aucune gêne.

Revenons à l’argent : ce sujet est clairement tabou et intime en France,au sein même de certaines familles, par peur de la jalousie ou de la pitié d’autrui, par gêne…on parlerait même plus facilement sexe selon certains ! Même si les jeunes en parlent aujourd’hui plus facilement, on y est pas encore (par exemple la France est le seul pays européen avec la Slovénie à ne pas rendre publique la déclaration de patrimoine de ses parlementaires). Selon Janine-Mossuz-Lavau, l’empreinte de la culture paysanne mais aussi du marxisme est à prendre en compte (la chercheuseévoque aussi l’influence de la religion, ce qui me parait incertain parce-qu’elle est très prégnante aux Etats-Unis, où les individus sont très volontiers tournés vers autrui et la solidarité, mais parlent aisément argent). Paradoxalement, ce serait dans les pays où les prestations gratuites se font plus rares que l’on est moins réticent à parler salaire, et argent (USA). En France, les patrons et auto-entrepreneurs ne sont pas valorisés et souvent ceux qui gagnent bien leur vie, de par leur travail et leur investissement sont soupçonnés et vus comme des voleurs…

La religion est certes difficile à détourner de façon humoristique dans tous les pays du globe, mais en débattre et l’incorporer publiquement au quotidien est plus facile dans les pays anglo-saxons qu’en France… Peut-être est-ce dû au fait que la société américaine se base depuis longtemps sur une sorte de religion civile »?

Il m’était apparu aussi que le regard des autres importait moins aux USA que ce que j’avais pu vivre en France (religion, style, vêtements, argent…); comme si on acceptait plus facilement l’épanouissement des autres ou leur point de vue, sans jalousie (ou peut être ont-ils tout simplement assez avec leur problèmes et se foutent de ceux des autres ;) ) ce qui n’empêchait pas les débats (non, je vais pas vous la jouer anti-France et pro-USA, ce serait trop facile et inutile, mais c’est le ressenti sincère que j’ai eu).

Comme les tabous ne sont pas codifiés explicitement, ils échappent évidemment à la conscience des étrangers,et inversement ce qui peut aboutir à des situations délicates…d’où ma gêne à parler règles avec la mère de ma corres! Certains transcendent pourtant les cultures, comme les pratiques sexuelles violentes ou l’inceste.

Nos tabous actuels sont donc plus profanes que religieux, on ne saura jamais vraiment sur quoi ils se fondent, ce qui les distingue de l’interdit, mais il n’en reste pas moins qu’ils sont loin d’être universels, ce qui fait, fort heureusement la particularité de chaque culture ! 

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