Whiplash ou le déboussolement universel…

whiplash

Je déteste entendre les critiques sur un film, livre ou même une expo, avant d’avoir pu me faire ma propre opinion

Le paradoxe est que dans ce monde à 200 à l’heure, où fusent en permanence les avis, « like » et autres commentaires, avant même la parution/publication ; notre capacité à se forger notre propre opinion à partir de nos repères et résonances, s’amenuise. A-t-on même encore le droit d’émettre un jugement subjectif sur le style d’un roman ou la qualité scénique d’un film ? Il me semble que cette rapidité nous plonge dans une certaine superficialité, non pas dans un sens péjoratif, mais plutôt comme la sensibilité d’une plaie qui augmente plus elle est en surface : les débats de société sont devenus tellement sensibles et sujets à réactions immédiates, qu’émettre un point de vue sur la construction objective d’une œuvre relève du défi.

C’est pourquoi j’ai été relativement surprise quand j’ai entendu d’une oreille distraite les critiques de France Inter être cyniques à l’égard de la Famille Bélier, ou de Whiplash ; ou plutôt ne pas approuver spontanément sous prétexte que le sujet traité est crucial, délicat ; comme si pour compenser la médiocrité de la prise en charge publique d’un problème, l’on ne pouvait que faire son possible pour que le film/livre soit un succès. Je vais faire ce que je suis en train de leur reprocher, mais « c’est pour mieux illustrer mon enfant » : le style et la qualité des films mis à part, ça faisait bien longtemps que je n’avais pas entendu de critique à tendance négative sur une production artistique traitant d’un sujet sensible. Ça a été frappant avec La vie d’Adèle, pour lequel, à force d’entendre partout une myriade de compliments, je ne suis pas parvenue à émettre une opinion sur le style, le scénario, le jeu d’acteurs, bref, ce qui fait un beau film, en-dehors du sujet traité. Tout ça parce-que face à des critiques qui pour certains se voyaient contraints d’encenser le film, sous peine d’être accusé d’homophobie alors qu’ils s’étaient juste permis d’en juger la forme ou la qualité filmique ; je me suis à mon tour sentie coupable d’oser voir une critique traverser mes esprits, car après tout, si je n’avais entendu aucun jugement négatif sur le film, c’est qu’il devait jouer dans la cour des grands, preuve ultime : sa récompense…Oui, mais poussons le vice plus loin : les jurés ne se sont-ils pas sentis contraints d’approuver ce film simplement parce-qu’il parlait d’homosexualité et que le débat de société est bien trop fragile et réactif pour oser apporter une touche sombre à ce tableau (trop) parfait ? Ou encore le livre En finir avec Eddy Bellegueule, que tant les médias que certains de mes profs encensent sans même l’avoir lu pour certains, peut-être uniquement parce-qu’il aborde l’homosexualité, la discrimination, l’humiliation, toutes ces rongeurs de cœur et d’espoir qui résonnent plus ou moins en nous tous, et que l’on ne peut négliger ou renier…Oui mais le but d’une œuvre n’est pas seulement de promouvoir une cause, encore faut-il le faire avec subtilité, raffinement et style, autant de traits que les critiques spontanées et parfois contraintes par des pressions sociales normatives, sont relégués au 2nd plan, ou que l’on amalgame avec la pertinence du sujet traité : si le livre aborde l’homosexualité, l’on se doit d’en faire la promotion et de le porter vers les sommets, car de toute façon les autres médias le feront, et, peu importe sa qualité, l’on ne peut se permettre de le négligé ou le critiquer car l’ouverture d’esprit est le nouveau snobisme relayé par la rapidité de l’information. De même pour un film qui traite du handicap ou une exposition sur l’acceptation de soi.

Quel rapport avec l’actualité ciné ?

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La famille Bélier porte comme vous l’avez sans doute entendu, sur une famille de sourds ; et Whiplash sur le dépassement de soi. Car oui, en plus de se voir contraints d’encenser une œuvre qui aborde un sujet trop délicat pour se permettre de le corriger, il me semble que dès que le film est presque méta-physique tellement il est incompréhensible et hors d’atteinte, beaucoup de critiques se disent que s’ils ne comprennent pas, ce n’est pas le film qui est à mettre en cause, mais leur propre capacité de compréhension : s’ils ne comprennent pas, c’est sûrement que se cache un message philosophique, une leçon de vie, que le film est intelligent et donc bien fait…or ce lien de cause à effet est monté de toute pièce et accentue notre déboussolement et notre incapacité à se référer à nos propres critères et valeurs pour juger d’une œuvre, ainsi que notre manque de confiance en notre point de vue, que l’on relègue bien caché derrière une pile de doutes, pour se conformer à ce que dit la majorité, non pas par conformisme, mais par perte de repères. Pourquoi consacrer des millions et un musée à un Jeff Koons qui en touche déjà suffisamment, sous prétexte qu’une sculpture de son couple en plein acte sexuel ou un tas de pâte à modeler géant fait soi-disant passer un message sur l’acceptation de soi, alors que des milliers d’autres artistes qui ne demandent pas à une ribambelle d’artistes délégués de reproduire un objet qui existe déjà, mériteraient d’être mis en avant ?
Donc cela faisait bien longtemps que je n’avais pas entendu un critique faire preuve de scepticisme face à un film sur le dépassement de soi ; ou médire sur celui qui aborde la surdité. Je tenais à aller voir la Famille Bélier avant de laisser les critiques forger mon propre jugement à force de les entendre dans les médias, même si les 2 semaines précédant sa sortie étaient truffées d’invitations des acteurs, opinions et autres promotions, ce qui est du plus normal quand un film sort, mais qui m’embrouille. Je ne m’attendais pas à faire ma Madeleine devant le film, mais je pense que j’aurai pu aller voir la Reine des Neiges, ça aurait été pareil, j’avais sans doute besoin d’expulser le surplus de chocolat et de marrons par les yeux. J’ai toujours été très touchée par les émotions que peut faire passer la chanson et la musique en général ; et j’aime beaucoup François Damiens…enfin son accent, ce qui, ici, était peu perceptible. Alors d’après les critiques, le jeu de ce dernier ainsi que de Karin Viard n’est pas de qualité à retransmettre le quotidien et les expressions d’un couple de sourds, ce sur quoi je ne peux absolument pas apporter mon jugement. Je suis bien consciente que ce film sera plutôt grand public que chef-d’œuvre mais, bien que ça paraisse niais, aborder l’apprentissage de la confiance en soi, des émotions que peut transmettre le chant, de l’amour, et surtout de la séparation progressive d’avec sa famille, est assez touchant. Quand à Whiplash, j’ai fauté, je n’ai pu aller le voir qu’après avoir écouté la radio, laquelle émission m’a toute sauf donner envie d’y aller, bien que le synopsis me tentait depuis sa sortie. Comme je vous le disais, je n’écoutais l’émission que d’une oreille, de surcroit remplie d’eau et de mousse, mais bien des critiques étaient cyniques et déçus face à un pseudo-dépassement de soi à tendance SM…bien…Il est vrai que la soumission à ce prof de musique (Jazz) tyrannique est intense et destructrice, mais le message porté est ambigu. Certes, pour se (faire) découvrir, les génies ne sont pas restés au chaud dans leur lit à se complaire dans leur niveau de jeu, mais la fin du film m’a laissé une pointe de déception car le jeune garçon, admis puis exclu du meilleur conservatoire du pays car ledit prof l’a poussé à bout, obtient sa revanche à la fin, mais une revanche qui me parait bien relative car sa boussole et sa référence de valeur reste non pas son propre jugement, sa victoire personnelle, mais bien celui du prof, qui par son approbation ou non, détermine la satisfaction que l’élève a de lui-même. Le rythme m’a un peu déstabilisée, j’aurai volontiers ajouté un petit quart d’heure de plus, même si nous laisser sur notre fin nous permet de mieux cogiter. Evidemment très bonne B.O, qui donne envie d’écouter du jazz devant la cheminée avec…un thé bien sur !

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Toutes ces tergiversations pour vous faire part de ma tristesse et de mon déboussolement face à un monde artistique, encensé non pas par sa qualité, et le réel message qu’il permet de porter, mais par sa supposée valeur, simplement évaluée au sujet abordé, bien trop sensible ou philosophique pour être dénigré, car critiquer une œuvre sur le handicap ou l’homosexualité nous relègue au rang de goujat extremiste sans cœur, et parce-que l’ouverture d’esprit est devenu le nouveau it-bag pour se faire accepter en société…Bref, à quand un coup de fouet (whiplash) sur nos critères de valeur artistique et une osmose entre ce que l’on pense et ce que l’on peut dire ?

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