Rencontre avec la linguiste Aurore VINCENTI : whispers of a pearl…

S’entretenir avec une linguiste aussi pétillante, douce, et surtout passionnée, c’est aussi précieux que de découvrir une perle dans une coquille d’huitre. Sauf que cette amoureuse des mots est tout sauf fermée sur sa coquille. Aurore Vincenti a un rapport à la langue, aux langues, aussi rigoureux qu’ouvert, aussi précis que souple.

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J’ai découvert cette linguiste passionnée et passionnante, sur France Inter, sa première expérience de radio, pour laquelle elle est chroniqueuse depuis quatre ans.
Mais Aurore Vincenti a initialement suivi un parcours littéraire classique mais non moins brillant, l’ayant conduite jusqu’à l’agrégation. Ayant un rapport vivant aux langues et à leur transmission, elle n’a pas poursuivi sa thèse sur le spectral chez Faulkner, qui l’aurait sans doute amenée à rester assise et enfermée de longues heures sur les bancs de la bibliothèque (‪#‎escarres).

De nature discrète, elle met en avant ses connaissances plutôt que son apparence, à la radio ou dans les pages du Robert depuis peu.
S’exposer médiatiquement peut résonner en porte à faux avec la discrétion ; mais comment autrement que sur les ondes, partager son intérêt pour la sonorité de la langue ? Aurore Vincenti a en effet un rapport fondamentalement phonétique à cette dernière, attentive au rapport son-sens, et à ce qui rend les mots poétiques.

Son engouement pour la langue date de sa plus tendre enfance, quand déjà elle s’émerveillait de la poésie et de la curiosité d’un mot comme Butterfly, dont le son ludique était source de plaisir. Apprenant l’anglais jeune, elle a très tôt pris plaisir à passer d’une langue à l’autre, pour en décortiquer le son et le sens ; tout comme son amour de la langue l’a fait aimer l’apprentissage de la lecture, de l’écriture, puis des dictées.
Quant à l’étude des langues anciennes dès la 5ème et jusqu’en prépa, c’est essentiellement dans la compréhension de l’origine et de l’étymologie des mots contemporains qu’elle s’est épanouie.

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photo : Aurore Vincenti

Si elle se (nous) fascine de la poésie phonétique des mots ; elle n’en reste pas moins très vigilante quant à leur emploi et leur manipulation. Car l’usage des mots est politique et il détermine l’orientation de la cité. En les maniant à dessein, on leur fait dire ce que l’on veut, afin surtout de faire entendre ce que l’on veut.

Cette manipulation peut être inconsciente car émotionnelle : individuellement, l’on emploie les termes vers lesquels nos goûts et notre identité nous conduisent.

Mais elle est, bien sûr, également stratégique : essentielle en politique, elle permet de  travailler le réel ou de donner à voir certaines réalités, par le biais de récurrences intentionnelles.

Ainsi, note Aurore Vincenti, la manipulation classique ces derniers temps, du terme « otage », violent dans son essence, et pourtant employé pour parler des « français pris en otage par la CGT ».
De même, cette vigie linguistique déplore l’emploi du mot « jungle », qui désigne la forêt et ses animaux sauvages, pour parler du camp de Calais. Ce  dernier étant le symbole d’une « crise » migratoire, comme s’il suffisait d’un médicament pour dissoudre une situation ponctuelle, alors que les migrants souhaitent trouver refuge à terme.

Qui du langage ou du monde organise l’autre ? Ces deux abstractions ont des répercussions bien réelles sur les relations humaines.

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C’est d’ailleurs dans une émission essentiellement politique qu’Aurore a cette année veillé sur les mots aux côtés de l’éminent Stéphane Paoli. « Agora », un terme dont l’implication et les enjeux résonnent depuis l’Antiquité jusqu’à la mobilisation de Nuit Debout.

L’ambition de l’émission était de redonner une parole au citoyen, en prenant en compte la dimension publique et politique de la cité : ce qui s’y fait, s’y partage, s’y construit.

Un citoyen et son agora dont la question se pose avec d’autant plus d’acuité en période de crise, qui questionne le modèle démocratique et remet le pouvoir en question.

Un pouvoir aux mains d’hommes politiques ; et comme ce doit être délicat voire douloureux pour une amoureuse des mots, d’être confrontée à cette langue galvaudée devenue objet de communication !

Les politiques, note Aurore Vincenti, ont en effet été poussés à s’entourer de communicants pour s’affirmer rhétoriquement, leur solidité intellectuelle ayant été mise en péril par les intellectuels et grands orateurs qui ont su questionner la langue.

Mais bien que délicate et contradictoire, la position de la linguiste est fondamentale dans les débats et situations politiques, afin de remettre les termes à leur juste place.

Même si Aurore ne peut pas veiller aussi explicitement sur les mots qu’elle le voudrait, pendant l’émission, son intervention étant avant tout constitué par sa chronique. Un système « clos » dans lequel elle déploie, étire et fait néanmoins résonner un mot de son choix.

Se lancer dans l’arène politique quand on n’a ni formation journalistique, ni parcours politique derrière soi, demande du temps et du recul, qu’Aurore aurait aimé avoir l’occasion d’expérimenter, afin de se sentir plus à l’aise dans cet univers plus stratégiquement compétitif que poétiquement correct..

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Pourtant, veiller au juste emploi des mots, surtout en politique, serait nécessaire dans une période qu’Aurore décrit comme en forte demande de sens.
Et Alain Rey n’introduit-il pas le Petit Robert ainsi « Décrire les mots, c’est éclairer le passé, viser l’avenir et donner du sens à notre présent » ?
La vigilance doit donc être de mise face à la « distorsion des mots », au langage politique qui nous endort et nous fait accueillir un message biaisé à dessein.

Vigilance des linguistes, mais aussi des philosophes qui, décortiquant les mots, en connaissent parfaitement le sens, et donc l’histoire de la pensée. Vigilance de tous…

Le monde des mots étant avant tout un enrichissement : leur bon emploi est une valeur ajoutée, et ne sert pas seulement à « éviter de… ».

Et surtout, pour Aurore, le regard et les sensibilités d’autrui sont profondément et constamment instructifs. Clairvoyante, elle s’émerveille du changement perpétuel du monde, mais également de son propre rapport évolutif à celui-ci, permis par divers apports extérieurs et évolutions intérieures. Aurore est par exemple à l’écoute de son corps, qu’il ne faudrait selon elle jamais dissocier du cerveau ; et dansant elle-même, elle cite le nom d’un spectacle qui a fait sens chez elle « je danse parce-que je me méfie des mots »…

Le mouvement et l’enrichissement du corps et des mots : une évolution constante à accueillir favorablement.

Aurore Vincenti a donc un rapport rigoureux, et fondamentalement ouvert à la langue.

Il y a selon elle quelque chose de dangereux dans « l’idéal d’une langue unique, pure ». Qui des plus souples ou des plus clos sur la langue, sont alors les puristes légitimes ?

 

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Langue : système d’expression et de communication commun à un groupe social

Ainsi, habituée à passer d’une langue à l’autre, elle s’intéresse joyeusement à l’argot –qu’elle considère comme une langue propre. Une langue ludique, mais surtout vivante par essence, car affranchie des normes ou des codifications dans le dictionnaire, la rue étant son domaine.

Chaque week-end, dans sa chronique matinale « Qu’est-ce que tu m’jactes », elle partageait ainsi son regard ludique et historique sur l’argot : remontant les fils originels d’un mot pour mieux le déployer dans le présent.

Au moment de notre entretien, le cocréateur du tumblr « Le boloss des belles lettres » était d’ailleurs invité à la librairie de Rennes, l’occasion pour moi de lui demander ce qu’elle pensait de cette approche : « Je la trouve super drôle et intelligente : j’adore ! ».

Entre étymologie de l’argot, et articulation de concepts politiques, la chroniqueuse témoigne de son ouverture et de sa volonté de ne pas cloisonner la mise en relief des mots à la « manipulation de concepts entre gens éduqués, parlant de belles choses », pente savonneuse que peuvent emprunter bien des émissions politiques selon Aurore.

 

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Alors, bien que voulant éviter les questions toutes faites, l’ouverture linguistique et culturelle d’Aurore m’amène naturellement, en ce contexte écorché, à lui demander si la compréhension des liens linguistiques entre cultures, peut modifier, ouvrir l’appréhension que l’on a des relations interculturelles.

« Radicalement » estime la linguiste : deux langues, deux structures linguistiques, ce sont deux « rapports au réel ». Sans être idéaliste sur le pouvoir de réconciliation qu’aurait la langue, savoir que celle-ci puise ailleurs, permet la tolérance.

Ce qu’Aurore aime dans la langue, c’est également sa richesse : accepter le métissage de la langue étant déjà une ouverture en soi. Les « puristes » pensent protéger la langue en « fermant le dictionnaire », ce qui est inconcevable pour Aurore Vincenti : l’ancienneté d’une langue étant préservée dans l’accueil et la tolérance.

 

Aurore en vient alors à me faire découvrir le métier de socio-linguiste, par le biais de Philippe Blanchet qui a publié en 2015 un essai sur ce qu’il nomme la « glottophobie », la peur de l’invasion de la langue de l’autre. Une fermeture et une peur linguistique…qui n’a qu’un pas à faire, pour basculer vers une peur culturelle et inter-relationnelle : la xénophobie ?

D’où le danger d’un idéal de pureté de la langue, selon elle.

Vespéral : un mot qu’Aurore apprécie car sa sonorité appelle l’espoir..l’espoir du soir..

Pudique sur le pouvoir de la langue, Aurore n’occulte pas leurs différences phonétiques et idiomatiques : si les langues sont issues de métissages, elles n’en conservent pas moins leur structure propre.

Un anglais chantant (pour le plus grand plaisir d’Aurore, charmée par la mélodie des mots !), ancré dans l’espace, dans lequel les accents sont internes aux mots ; quand le français clôt plutôt les mots : la fin d’un mot étant une « descente ».

Si Aurore portait haut l’argot dans ses chroniques, et dans son rapport à la langue ; c’est aussi parce-qu’elle a réalisé que le français était du latin simplifié –tout comme on accuse aujourd’hui les jeunes de ne pas savoir conjuguer. Du latin au français, « on a oublié tous les cas » rappelle Aurore.
Même si selon moi (amatrice !), simplifier une langue-mère ; et ne plus se voir inculquer les bases pour maitriser correctement l’orthographe et la grammaire de sa langue, n’impliquent pas tout à fait les mêmes enjeux. Quoi qu’il en soit « simplification n’est pas réduction », et Aurore fait partie des linguistes partisans et ouverts à l’évolution de la langue.

 

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Pour clore cet échange passionnant, j’ai tenu à évoquer avec Aurore le rapport à la «norme » linguistique. Vaut-il mieux employer le terme que l’on sait exact, ou suivre la majorité qui utilise un terme maladroit afin de se faire comprendre ?
Encore une fois, pour elle, la norme est aussi là pour être contournée : utiliser ses propres mots permet d’être plus proche de soi, mais aussi de permettre un regard critique, et de réviser mutuellement son jugement, dans l’échange et la mise en relief de ses concepts. Pour Aurore, la langue est tout autant une question de rigueur historique et étymologique, que de sensibilité subjective et d’ouverture à l’évolution.

 

Aurore, merci de faire rayonner les mots.

 

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