Lettre aux Sylvain : l’écran peut éveiller les consciences

Cher Sylvain Tesson,  j’aime aussi la nature; (mais) oui, mettre un « écran entre moi et le monde » m’a arrangée

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Sylvain,
Je me ressource dans la nature, et marcher fait partie de mes besoins, de mes bouffées d’air psychiques.
Et je sais bien que tout propos n’est pas à prendre au pied de la lettre ; surtout lorsqu’il s’agit d’une expérience d’introspection subjective.

Mais je tenais à exprimer certaines choses.

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Sachez que je connais et admire votre œuvre d’écrivain-voyageur, retranscriptions d’expériences qui à mes yeux demandent du courage. Mais je ne vous avais jamais lu. Pour me tenir éloignée de ces récits crus, vastes, infusés à l’alcool fort. Et parce-que les contrées que vous avez explorées m’étaient éloignées.

Je commence donc à découvrir votre plume après.
Cet après qui est aussi synonyme de courage.

Parce-que ce vœu, cette ancre que représente la traversée de notre pays à pieds m’a touchée, et je pense que chacun devrait se faire cette promesse en se relevant d’une épreuve. Une introspection par la découverte de l’extérieur proche.
Et puis cette centralité de la marche, essentielle pour moi ; et cette volonté de découvrir une France parallèle, authentique donc précieuse mais dénigrée.

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Vos tournures de phrases sont admirables ; votre humour cynique réjouissant parce-que perspicace et brut. Vous lire fut agréable, même si tous les termes ne me sont pas familiers; et je conseille votre livre (comme si vous en aviez besoin).

Je comprends cette redécouverte de soi dans celle de notre terre ; cette introspection en arpentant l’ailleurs.Mais je n’ai pas (encore ?) la force de bivouaquer comme vous le faites.

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Attachée aux enjeux de développement durable (encore un terme de la modernité administrative, n’est-ce pas ?), au respect de ce(ux) qui m’entoure, à l’environnement et à l’authenticité de cette nature qui me ressource…Je vous trouve toutefois trop incisif envers ladite modernité : votre perspicacité vire à l’amertume.
Parfois injustifiée.

Page 92 de votre dernier livre est écrit que « tendre des écrans entre soi et le monde n’a jamais rien arrangé ».
J’ai bien saisi que vous assumiez à présent une certaine nostalgie voire un certain passéisme.
Mais je tenais à vous dire que placer un écran entre moi et le monde m’a arrangée.

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Si je n’ai pas la force de bivouaquer, c’est sans doute parce-que j’ai besoin de mon « petit confort » d’occidentale gâtée, mais aussi de protection… (allo Freud ?).
Et l’écran en a été une.
Dans votre livre, vous donnez à voir un impressionnant détachement de votre actuelle condition physique et de l’image que vous renvoyez. Mais je suis sure que vous comprendrez si je vous dis que le dévoilement invisible permis par l’écran m’a protégée du jugement d’autrui, trop longtemps, trop durement subi. J’avais malheureusement intégré ce dernier entre temps, donc je continue à me juger moi-même, mais l’écran a permis à une personnalité INtrovertie de s’EXprimer ;  a donné à voir un monde -sinon le monde- à une isolée. A appris des milliers de choses à une conscience curieuse et déboussolée.

Mes chemins noirs à moi, ma personnalité à la marge (pourtant pas si marginale, mais trop peu normale et normée), mon comportement alternatif…étaient la raison de mon isolement, conduisant au jugement, alimentant à un manque de confiance.

Fuir : chercher à échapper à quelque difficulté d’ordre moral

Cet isolement aussi serein que corrosif, m’a conduit à m’exprimer sur un blog, cette plateforme moderne souvent dédaignée. Pourtant, je pense que vous ne resterez pas insensible au fait qu’elle donne la parole à qui veut, aux invisibles, aux effacés, aux oubliés. Même si, vous en conviendrez, le marketing algorithmé et ce bon vieux capitalisme donnent plus de visibilité aux plumes qui font plus de placement de produits que de placements de bons mots et phrases justes.

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Je n’ai pas (encore ?) la force de bivouaquer ; mais écrire et m’exprimer derrière un écran m’a donné la force d’oser.
Faire sa part c’est aussi partager.
C’est fort, partager.

J’ai d’abord suivi des blogs : un suivi qui peut être vu comme passif, mais qui peut Ô combien, éveiller les consciences.

Puis j’ai ouvert ma modeste plateforme pour à mon tour, partager. Car j’aime apprendre et faire découvrir ; amuser et faire réfléchir ; donner à voir, à manger et à sourire.
Et, avant tout, j’aime les mots. Vous le savez, mettre des mots avec justesse peut, sinon apaiser les maux, du moins les contenir, les situer, les appréhender.

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Voyez-vous, j’utilise ce bon vieux dictionnaire pour écrire sur mon blog. Je l’appelle même Robert.
Je n’ai pas la télé (je l’ai eue pendant deux ans, elle est cassée, j’ai réalisé que je n’avais aucun intérêt à la faire réparer) et j’estime être moi aussi lucide sur les dévoiements affligeants de ceux qui aiguillent notre quotidien. Je tente même de les fuir. Je suis affligée et vidée par le traitement des animaux, la déforestation, la faim dans le monde alors qu’ici l’on gaspille sans égard, la nature laissée béate et blessée.

Fuir : s’éloigner en toute hâte pour échapper à quelque chose de menaçant

Mais l’intervention d’un écran m’a, le croirez-vous, renforcée.

Je n’étais pas en quête d’audience.
Mais cela m’a permis de pointer mon identité, ma cohérence.
Vaste programme.

Avez-vous idée du talent, de la conscience et du bénéfice qu’apportent certain(e)s blogueurs ?

Vous qui prêchez pour des sentiers alternatifs, où croyez-vous que l’on trouve des pistes et des conseils lucides et conscients pour faire bouger les choses, sinon sur des plateformes parallèles et « citoyennes » ?
Sous les roches ou aux terrasses des cafés villageois ?
Pas seulement.

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La norme est affligeante, corrosive, déboussolante car déboussolée.
Le partage qui a lieu derrière l’écran dénigré, m’a permis de continuer à la tenir à distance ; car m’exprimer et recevoir, m’a donné confiance.
Bien sur, cette évolution existentielle ( !) n’est pas uniquement due aux blogs, aux écrans et à Internet. Mais sans cette modernité envers laquelle vous semblez être si amer, je serai restée une non-moi, enterrée dans le confinement oppressant d’une non-existence. N’osant pas m’exprimer, car n’osant plus être a-normale.

Mon blog a été fragile, flageolant…mais il a été mon moi avant moi. Et maintenant je peux être moi. Car j’assume d’être sur un chemin noir de la société. Je m’assume. Et comme lu dans « Les Mots », mes deux moi se sont rejoints.
Et je peux, à présent, faire ma part alternative, mais conscience, avec cohérence. C’est essentiel, non?

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Il y a de tout derrière les écrans.
Comme dans tout, c’est une question de nuance, de modération, de tri et de tempérance.
Mais si ce qui s’effectue derrière peut abrutir, il peut aussi éclairer, extraire, éveiller les consciences et faire ainsi avancer les choses.

Voir dans votre livre l’expression « en marche », écrite avant sa politiciennisation fait sourire.
Vous mettre en marche vous relève.
S’exprimer et partager derrière un écran peut mettre les consciences en marche. Ces dernières appliquant activement des actes concrets pour faire avancer (ne pas trop reculer) les choses.

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Mon introversion m’empêchait de m’extraire, m’exprimer, m’extérioriser.
De voyager.
Et pouvoir m’exprimer à travers ces plateformes du 21ème, m’ouvrir au voyage des expériences d’autrui m’a permis de me trouver.
Et je me sens à présent (presque) capable de voyager.

Vous avez Ô combien le droit d’être amer.
Mais est-ce vraiment envers toute modernité que vous devez l’être ?

chem

« Sur les chemins noirs« , le dernier livre de Sylvain Tesson chez Gallimard.

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