Entretien avec Cathy Bonidan, auteure du touchant « Le parfum de l’Hellébore »

     Le parfum de l’hellébore est un premier roman sur les troubles de l’adolescence, qui m’a profondément touchée.
Cathy Bonidan y narre avec finesse, l’histoire de Gilles, un jeune autiste, à travers les yeux (et les lettres) de deux jeunes filles.

Tous évoluent, dans les années 60, au sein d’un établissement psychiatrique avant-gardiste.

Anne a été envoyée à Paris à la suite d’un douloureux « écart » de jeunesse, afin d’y repasser son BAC et d’aider son oncle, directeur du centre.

Elle s’y lie d’amitié avec Béatrice,  une jeune anorexique, faisant preuve d’un déni aussi fort que sa sagacité.

Un jour arrive Serge, le nouveau jardinier, qui par son apparente désinvolture, va bouleverser bien des vies..dont celle de Gilles, que l’on voit grandir d’une façon très touchante, car Serge le responsabilise.

Dans la deuxième partie du roman, on quitte cette seconde partie du 20ème siècle -auquel les correspondances des deux jeunes filles et leur volonté d’émancipation, donnent un air de Mémoires d’une jeune fille rangée-pour retrouver Sophie. Cette universitaire tantôt blasée, tantôt passionnée, décide de dédier sa thèse à la prise en charge des jeunes souffrant de troubles psychiques, dans la deuxième  moitié du 20ème. Cette immersion dans la vie d’Anne, Béatrice. Gilles ou Serge, va l’amener à découvrir bien des secrets, et déterrer des vérités essentielles…dont les siennes.

L’auteure de ce très beau premier roman, aussi touchant que cocasse, délicat que perspicace, m’a fait le plaisir de répondre à quelques questions..pour notre plus grand BoNhEuR de lecteur !

hel

*

Bonjour Cathy, pourriez-vous tout d’abord vous présenter ; et nous faire part des liens éventuels entre votre métier et les thématiques abordées dans votre livre ?

Je suis institutrice.
Depuis très longtemps.
Depuis une époque où l’on ne parlait pas de professeurs des écoles, où l’on entrait dans l’Education Nationale avec le bac et où l’on n’hésitait pas à vous confier une classe alors que vous aviez tout juste dix-sept ans, ce qui a été mon cas.

J’ai débuté en banlieue parisienne et j’ai enseigné dans tous les niveaux, de la petite section de maternelle jusqu’au CM2. Actuellement, je vis en Bretagne et je fais la classe à des élèves de 6, 7 ans qui apprennent à lire.

Honnêtement, même si j’ai parfois travaillé avec des enfants autistes, je différencie totalement mon parcours professionnel des histoires que je me plais à inventer. Pour moi, l’écriture reste un lieu dominé par l’imaginaire et il n’a jamais été question de relater d’éventuelles pathologies que j’aurais pu côtoyer dans ma profession.

Pour écrire sur ce thème que je ne connaissais pas directement (je n’ai pas été anorexique, je n’ai pas d’enfant autiste dans mon environnement proche et je n’ai pas travaillé en établissement spécialisé), j’ai lu.

Tout d’abord des romans et des témoignages écrits par des personnes anorexiques, autistes ou qui avaient connu l’internement psychiatrique dans les années cinquante. Ensuite, et seulement ensuite, j’ai lu quelques ouvrages de psychologie et de psychiatrie pour m’immerger dans l’ambiance de l’époque. Mais je n’ai pas cherché à écrire un ouvrage scientifique, loin de là.

Et puis, au moment où j’écrivais, il n’était même pas envisageable que cette histoire ait des lecteurs…

Votre roman aborde de façon très fine des thématiques délicates : votre parcours de vie a-t-il nourri la trame de votre récit ?

Mon adolescence était à des années lumière de celle de Béatrice, bien sûr… J’étais adolescente à une autre époque, dans un autre milieu social et surtout, je n’avais pas son intelligence.

Pourtant, je me souviens de cette période comme celle d’une grande clairvoyance et je crois que ce sentiment est commun à beaucoup d’adolescents. Cette impression de quitter l’aveuglement de l’enfance et de découvrir les adultes avec un regard neuf et sans concession. C’est un moment où il est aisé de basculer…

Je n’ai pas connu les troubles dont il est question dans le livre, mais je reste intimement persuadée que j’en ai été protégée par la lecture et par l’écriture. Pour écrire ce roman, j’ai pénétré tour à tour chaque personnage, du mieux que j’ai pu avec l’histoire que je leur avais inventée, et sans doute un peu de la mienne…

La lecture tient une place majeure dans votre construction identitaire, et votre vie..

Je me demande parfois si je n’ai pas vécu davantage dans les livres que dans la vie. Non, oubliez cette interrogation trop convenue. En fait, je sais que j’ai surtout vécu dans les livres. Et ça continue. Sur ma table de nuit, j’ai toujours deux piles de romans qui m’attendent…

Pour moi, chaque livre est une promesse…

Quelles ont été vos inspirations littéraires (Mémoires d’une jeune fille rangée?) et ressources personnelles pour ce livre?

Je souhaitais depuis longtemps m’essayer au style épistolaire que j’avais redécouvert avec bonheur en lisant Le cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Mary Ann Shaffer et Annie Barrows. C’est donc cette inspiration qui est la plus tangible dans la première partie du livre. Ensuite, il y a sans doute l’influence de toutes mes lectures, des romans du XIXème dont j’aime particulièrement la langue, mais aussi des romans policiers qui ont développé chez moi un goût certain pour le suspense.

Ce livre est incroyablement riche et multiple, comment avez-vous construit vos personnages ?

Le livre a été bâti autour de Gilles. Tout tourne autour de lui et pourtant, il est le seul dont on ne connaît pas les pensées. Ce personnage de roman, je l’avais en moi depuis un certain temps, mais je ne savais pas qui allait l’accompagner pour ébaucher une histoire. Puis, un jour, je suis tombée sur une phrase de Marcel Pagnol utilisée dans le cadre d’un concours d’écriture : « Tout le monde savait que c’était impossible. Il est venu un imbécile qui ne le savait pas et qui l’a fait. »

C’est là qu’est apparu Serge, le jardinier et que j’ai imaginé leur relation. Ensuite, j’ai créé les autres personnages, leurs aspirations, leurs peurs, leurs doutes… Lorsque j’écris, seuls les individus m’intéressent. À aucun moment, je n’ai construit de trame narrative, ce sont les protagonistes qui ont fait avancer le récit au fil des pages, j’ai l’impression de leur avoir laissé une totale liberté…

          Que souhaitiez-vous transmettre avec ce roman ? Un message sur des causes qui vous tiennent à cœur (prise en charge des troubles psychiques, émancipation), ou simplement partager ce plaisir qu’un livre peut (vous) procurer ?
Ces questions ne se sont pas posées pour moi puisque je n’avais pas pensé publier ce roman.
Mon souhait était de réunir des êtres décalés qui tentent d’avancer parmi des obstacles tels que le poids du passé, de l’enfance, de l’éducation, de la génétique… et surtout de faire en sorte que ces personnages prennent une vraie réalité à travers leurs mots (mes mots peut-être J ). La seule chose qui m’importait en écrivant était la justesse des émotions et des sentiments.

Ensuite, j’ai lu de nombreux documents sur les soins psychiatriques dispensés au fil du temps et, bien sûr, j’ai été horrifiée par ce que j’ai découvert sur le traitement des malades. Mais j’ai aussi été éblouie par les combats menés par certains thérapeutes pour faire progresser non pas la science ni la médecine, mais peut-être la part d’humanité que nous portons en nous. À partir de là, mes sentiments ont sans doute pénétré l’intrigue et peuvent ressortir sous forme de critique ou d’hommage…je ne sais pas si je suis romancière (après tout, je n’ai publié qu’un petit roman), mais en écrivant, je suis personnellement touchée par chaque sujet que j’aborde, c’est inévitable…

L’inattention apparente de Serge, sa désinvolture sensible qui font tant grandir Gilles; sont-ils votre façon de prouver que responsabiliser les autistes, et leur offrir l’autonomie comme traitement, est préférable à une prise en charge encore maladroite?

Sincèrement, je n’ai pas les compétences pour juger les traitements actuellement dispensés par les personnes qui travaillent avec des personnes autistes. Ce qui m’a plu c’est de développer une relation humaine très forte entre deux êtres qui, pour des raisons différentes, ont grandi en marge de la société.

    Et quant à  l’appréhension des troubles du comportement alimentaires?

De la même façon, je ne me prononcerai pas sur la prise en charge des TCA. Dans le roman, l’anorexie de Béatrice est la manifestation d’un malaise très profond. Son besoin de contrôle est si grand qu’il la conduit à nier sa maladie et à la présenter comme un choix.

Je crois surtout qu’il n’y a pas de généralité, chaque individu se construit et se bat avec les cartes dont il hérite et celles qu’il se forge. Lorsqu’on parle d’êtres humains, il n’y a pas de recettes…
Les plateformes de publication numériques vont sont-elles apparues comme un tremplin? Vous n’étiez pas passée par le canal éditorial « matériel » par manque de confiance et crainte d’un refus; ou parce-que vous aviez subi des refus?

Je n’ai pensé à rien de tout cela lorsque je me suis inscrite sur le site monBestSeller.com. La veille, j’aurais encore pu jurer que je ne ferais jamais lire à personne ce que j’écrivais.

Et puis, tout à coup, j’ai eu envie d’avoir un retour sur ce roman. Je ne pensais pas à l’édition, je voulais juste recevoir deux ou trois commentaires, orienter ma relecture…mais tout s’est enchaîné : les réactions ont été très positives et trois mois après mon inscription, je gagnais le prix qui m’a permis d’accéder à l’édition.

Bien sûr, je n’aurais jamais envoyé mon livre à une maison d’édition. Par crainte d’un refus, peut-être…mais plus encore par peur d’être éditée. Lorsque j’ai gagné ce prix, je vous assure que j’ai passé quelques nuits sans dormir. Je tremblais à l’idée que des centaines de lecteurs allaient accéder à une part de moi-même…

Vous voudriez voir votre livre entre les mains d’un passant que vous croiseriez…mais aussi ? Que votre livre fasse bouger les choses du point de vue des thèmes abordés. Ou fasse réfléchir, pleurer, s’évader?

Si j’osais, je vous dirais que je veux tout ça à la fois ! Que je rêve que mon livre apporte à ses lecteurs tout ce que j’ai puisé dans mes lectures depuis que je suis enfant…mais ce serait un peu présomptueux, non ?

 

Et après…? Projetez-vous d’écrire de nouveaux livres ou était-ce LE livre que vous aviez besoin d’écrire?

J’ai l’impression d’avoir toujours écrit…en tout cas, je n’ai pas de souvenir conscient avant l’écriture. Donc, je continue à écrire et je pense que l’écriture et la lecture m’accompagneront toujours. Quant à l’édition, c’est autre chose, j’imagine que ça dépendra de l’accueil réservé au Parfum de l’hellébore

Je vous remercie sincèrement du temps que vous m’avez accordé pour cet échange ; et j’invite ChAuDeMeNt les lecteurs à découvrir sans attendre votre premier roman riche, authentique et touchant…En attendant le prochain ?..

 

 

 

Article sans sponso ni sollicitation 🌷

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3 réflexions sur “Entretien avec Cathy Bonidan, auteure du touchant « Le parfum de l’Hellébore »

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