Quatrième mur universel : « Les indésirables » de Diane Ducret

Bonjour mes points de suspension,

Je viens de terminer Les indésirables, le dernier livre de Diane Ducret, qu’elle dédie à un pan méconnu de l’Histoire.
Avec cocasse et affliction, poésie et documentation, elle questionne un système de valeurs dites universelles, et pourtant universellement questionnées.

 

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Le roman est consacré aux femmes de mai qui, avant les victimes de la Solution finale, ont été raflées et envoyées dans le camp de Gurs, où des opposants à la dictature de Franco étaient déja internés.

Indésirables elles l’étaient sous prétexte d’absence d’enfantement.

Mais ces femmes réapprendront à (être) désirées en faisant éclore dans le camp, un cabaret où l’on chante, danse et récite dans toutes les langues.

 

Le style de Diane Ducret, qui se montre à la fois essayiste, romancière et poète m’a demandé un temps d’adaptation car il est unique. Mais l’on est vite happé par ce roman qui restitue une facette méconnue (les « indésirables ») d’un événement très mais jamais trop connu, la Seconde Guerre Mondiale.

 

Ces femmes, souvent réfugiées à Paris à l’aube de la guerre, pensaient y être en sécurité, mais elles y sont indésirables. Et seront raflées au Vel d’Hiv, pour connaitre l’infamie d’un camp à l’organisation différente, mais aux conditions non moins anéantissantes que les camps polonais.

Après des semaines à subir les conditions du camp, les femmes se ressaisissent. Parmi elles, l’on trouve des artistes, des ouvrières ou des muses, et..Hannah Arendt. Le roman recèle certains de ces poèmes*, et c’est suite à son élan que les femmes décident de ne pas se laisser abattre.

Elles se font belles, tâchent de masquer leur statut d’indésirable en un charme désirable..notamment par l’un des espagnols internés de l’autre côté des barbelés.

Au cœur de cette effervescence déconcertante, se soude de jour en jour depuis la rafle, l’amitié entre Eva et Lise. L’une est dite aryenne, et l’autre est juive.

 

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Dans cette bulle de vie au sein d’une funeste geôle, les femmes (ré)découvriront la perte, la solidarité, et surtout l’amour.

Par la bonté du commandant et de certains membres du personnel du camp, elles obtiendront de symboliques et précieuses victoires, comme un piano ou des denrées de qualité.

Mais ils faut les rétribuer…Alors, une nuit, à la suite d’un rêve étrange, Eva a une révélation : elles doivent monter un cabaret, pour gagner quelques sous, et, bien plus précieux encore, avoir un but et une dynamique dans ce quotidien apathique.

Cette représentation au cœur du chaos fait inévitablement penser au Quatrième mur de Sorj Chalandon.

Le commandant Davergne prendra des risques considérables et fera preuve d’une grande tolérance quant au contenu de cette revue.

Diane Ducret repose ici l’inépuisable question de l’obéissance aux ordres. Dénoncer, ou protéger au nom de valeurs plus élevées que la guerre.

Les textes déclamés ne seront pas censurés, mais le jour de la représentation, qui rassemble un public aussi fourni qu’éclectique, les femmes gagneront le public avec des textes anti-« boches ».

Une bouffée de vie dans ce quotidien funeste est aussi réjouissant que cocasse et désolant.

Le style très enlevé de Diane Ducret peut être déroutant, mais l’écriture est belle, et le roman bien mené : alliant contextualisation documentée, scènes de vie, et poèmes sagaces sur la situation socio-politique.

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Mais l’armistice attise des fissures entre les femmes, révèle deux camps au sein du camp : les aryennes protégées, et les autres.

Encore une fois, le commandant fera preuve d’un dévouement bafouant la loyauté aux ordres inconcevables, qui permet à des centaines de condamné(e)s d’être sauvées.

Mais Lise se sent trahie par son amie, son pilier..Avant de découvrir la vérité, et de pouvoir partager avec elle son secret inestimé, ce bonheur miraculé.

 

Ce livre n’occulte pas la faim, les rats et les maladies. Les pertes successives et l »humiliation.
La déchirure de l’après Wannsee.

Mais Diane Ducret met ici sa plume et sa technicité, pour restituer une bulle de vie et d’espoir au cœur du chaos. L’art et la solidarité comme ciment, pour supporter la boue du quotidien.

Traiter de la Seconde Guerre Mondiale par ce parti pris inédit permet de renouveler les romans sur le sujet, et de rendre ici hommage aux hommes et femmes qui ont choisi d’obéir à des valeurs supérieures aux ordres, pour sauver des vies.
Rien n’est noir ni blanc, certains individus n’ont pu, malgré leur bonté, désobéir aux injonctions absurdes, ou sauver des vies; car il fallait déja sauver la leur. Rendre honneur à la bravoure de certains n’est pas une simplification trop rapide pour dénigrer le reste d’une humanité qui serait alors vue comme inhumaine.

Mais réaliser que des vies ont pu être sauvées par l’art, le dévouement, la solidarité; au cœur de l’effroi, est une pensée aussi chaleureuse qu’une soirée au cabaret.

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Les indésirables, de Diane Ducret chez Flammarion : sortie le 1er mars.

 

*La vue de certains poèmes d’Hannah Arendt m’a fait me demander si « Et je danse aussi » n’était pas un titre inspiré de ceux-ci..?

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Article sans sponso, ni sollicitation

Je vous parlais entre autres du Quatrième Mur ici

Pensées feuillues 🌹

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