Nous sommes tous écologistes // une écologie à soi (débat Colibrisme / Militantisme)

Bonjour !

Il ne vous aura pas échappé qu’en ce moment le débat « Faire sa part » vs activisme « plus militant  »  est omniprésent *.
Des échanges sur les ondes, sur le web et surtout entre individus, qui font coexister plus qu’ils n’opposent militantisme et petits gestes : que ces derniers en soient une porte d’entrée, un prérequis ou un activisme complémentaire.
Les arguments pertinents qui s’en dégagent ouvrent pour certains sur du pessimisme, mais surtout sur un pragmatisme constructif.

Puisque la conclusion en est que les deux sont complémentaires, on peut se questionner sur l’intérêt d’un tel débat. Je pense qu’il est prégnant du fait de l’urgence socio-environnementale, et du constat que l’écologie individuelle ne suffit plus. Mais cette ardeur est préjudiciable quand elle se fait clivage « entre deux écologies », et n’en fait pas un projet de société rassembleur.

 

🔹🔹🔹

Etant ces derniers mois dans l’incapacité pratique et personnelle d’agir autant que je l’aurai voulu, je me suis intéressée à ces échanges avec un certain recul, nourrie de mon propre parcours, et du point de vue de celles et ceux qui ne peuvent faire plus que quelques petits gestes.

Et comme souvent, en parallèle, la lecture m’a aidée.
Alors que Homo Detritus exposait clairement que les petits gestes ne suffisent pas, sans pour autant légitimer l’abandon de toute action ou entreprise de réforme ; dernièrement la lecture de Se libérer du superflu a été éclairante.

Elle a accompagné des constats que j’ai fait dernièrement. Ils n’ont rien de révolutionnaire ; mais ne peuvent être intégrés et appliqués tant qu’ils ne sont pas faits siens :

  • La consommation éthique ou les alternatives plus écologiques vont à l’encontre de la soutenabilité si elles constituent un marché et une consommation ajoutés à l’existant. Et ne sont alors qu’un leurre pour perpétuer la surconsommation ou conforter le modèle existant, en consommant plus car mieux.
  • Une réforme de ce modèle global passe par une modification de son mode de vie ; par un questionnement de ses besoins, valeurs ou aspirations. Sinon l’adhésion à des choix plus soutenables ne sera pas durable (individuellement et pour l’environnement).
  • Le social (relations, bien-être, réalisation individuelle, organisation de la société) a été absorbé par l’économique
  • Ce système entretient (au niveau individuel et économique) une peur de manquer, de faux besoins auto-entretenus, des vulnérabilités

Ainsi, je suis convaincue de l’urgence d’agir collectivement, du besoin de politiques (social, énergie, transports, agriculture) et de dépasser la seule responsabilité individuelle. Mais pour être à même d’adhérer à un activisme plus militant, je suis passée par ces actions individuelles :

  • La consomm’action
  • Les petits gestes
  • Une « écologie à soi »

A-t-on encore le temps de cheminer ainsi par étapes? Pour moi ce fut nécessaire.
Je tire mon chapeau à ceux qui sont nés avec la conscience de Greta Thunberg; mais certains ont besoin de passer par une écologie individuelle, ou n’ont pas la possibilité de faire plus que des petits gestes quotidien.

Pour comprendre que les petits gestes ne suffisaient pas, loin de là, et que je ne faisais qu’appliquer des alternatives éthiques au même esprit de surconsommation : j’ai eu besoin de passer par un temps d’ « écologie intérieure« . Je parle d’ « écologie à soi » en référence à la chambre à soi de Virginia Woolf :  un parallèle quant au besoin d’un espace (spatial ou mental) pour réfléchir et poser sa pensée; et aux moyens financiers, pratiques et mentaux dont il faut disposer pour être à même de réfléchir puis s’exprimer.

Alors même que je suis lucide sur la situation, connais les dérives du système qui l’ont engendrée et agis au quotidien, j’avais besoin de cette introspection pour faire mien le fait que :

  • la solution n’était pas une consommation éthique, mais une éthique de vie : mon mode de vie ne sera soutenable que si je diminue ma consommation, et non si j’accole le label « green » ou « slow » à une consommation fast, déconnectée des besoins et aspirations réels.
  • je consomme quand je suis frustrée, isolée, en quête d’une réalisation que la consommation ne sait que faire miroiter et non advenir, d’où son cycle auto-entretenu
  • avant d’adhérer à un projet de société (l’écologie, un mode de vie soutenable, etc.), il est nécessaire de se questionner sur ses valeurs, aspirations et besoins (valeurs en tant que personne, et besoins en tant qu’individu).

Et c’est dans le calme de cet espace intérieur, que s’est imposé de manière claire et brutale que consommer au-delà de mes besoins ne correspondait en rien à mes valeurs, aussi « éthiques » soient mes choix; car la satisfaction n’est éphémère, et ne fait qu’entretenir un mode de fonctionnement insoutenable (humainement, écologiquement, économiquement).

Alors certes, il est nécessaire que des alternatives existent et soient soutenues, pour que la consommation soit plus éthique : seconde main, production locale et raisonnée, options « zéro déchet ». Mais ce n’est que desservir l’écologie que d’opter pour une consommation fast de ces options « slow« . Doublement déconnectée : des besoins individuels réels, et de la réalité de la situation qui exige une réduction drastique de la production et de la consommation.

Un « changement global de paradigme » est nécessaire; mais il ne faut pas pour autant renier l’importance d’une écologie individuelle, afin de faire siens de manière soutenable, les principes de la transition. Car il me parait important que pour être largement adoptée, elle fédère : ni en se diluant pour (com)plaire au plus grand nombre, ni en rebutant par sa radicalité.

Un « récit » fédérateur mais pas des nouvelles promesses

Pour avoir entendu Cyril Dion parler de son livre, je sais qu’il appelle à un nouveau récit partagé, qui puisse fédérer. Car l’individu s’accrocherait à un système de représentations et valeurs collectives.

Etant donné que la transition appelle à réduire ce que la société nous présente comme source de bonheur (consommation, gaspillage, besoins, envies), il est compréhensible que pour y adhérer, elle doive présenter un « récit » alternatif englobant, inspirant.

A condition que ce ne soit pas un nouveau système de promesses, qui n’a d’alternatif que le nom, et se structure sur de nouveaux leurres insoutenables.

Et à écouter Cyril Dion dans divers médias ou débats, l’on réalise que sa volonté fédératrice n’est en rien celle d’un naïf qui n’a pas conscience de l’urgence, et se complaît dans le système capitaliste, à condition de le verdir.
Non, je pense que l’auteur pose des constats et alternatives pour conscientiser le plus grand nombre.
Et quoi qu’on en dise, l’écologie positive de Demain a sensibilisé é-nor-mé-ment de personnes. J’ai vu un tas de gens autour de moi se tourner vers une démarche plus écologique après avoir vu le film : réduction des déchets, agriculture raisonnée, principes de la permaculture, alimentation durable. Des individus d’horizons divers, loin de n’être que des privilégiés, qui ont adopté une diversité d’ « éco-gestes » du quotidien. Pour les développer de plus en plus, jusqu’à être près à s’engager de manière plus forte, parce que cette démarche les a sensibilisés, ou parce qu’ils se rendent compte qu’ils sont plus heureux avec un mode de vie simple, libéré des mirages du système dominant. Pour que « tous » se sentent écologistes (ici en référence à un autre essai, Nous sommes tous des féministes de Chimamanda Ngozi Adichie)

Mais pour faire plus, et comprendre qu’avec moins on est mieux, rares sont les individus qui n’ont pas besoin de passer par un colibrisme, qui ne mérite alors en rien d’être traité avec condescendance sous prétexte qu’il ne suffit plus. Il n’est pas un projet de société, mais une porte d’entrée vers la compréhension que le système avec lequel on nous berce depuis 5 décennies : non seulement ne rend pas heureux, détruit la planète, mais nous prend vraiment pour des marionnettes.

Et comme Demain, cette porte d’entrée prend souvent la forme de mediums grand public (documentaires, cash investigation, etc.); et fort heureusement : car la transition sociétale n’est pas prêt de s’opérer si elle n’est débattue que dans le cercle fermé de la blogosphère déjà sensibilisée, des militants engagés ou surtout des CSP+ conscientisés.
Toucher un grand nombre de foyers, c’est sensibiliser les familles : par des moyens accessibles; et sensibilisant les citoyens de demain, à savoir les enfants.

Le zéro déchet, représente pour beaucoup d’individus une porte d’entrée sur la conscientisation et la transition (détails livres ici)

Oui, je pense que la capacité à résister politiquement, vient de la force de la résistance intérieure. Sinon c’est refuser l’écologie car trop radicale; ou au contraire l’adopter comme une autre idéologie sans en avoir fait siens les principes.

Encore faut-il avoir la capacité de résister

Dans son article bienvenu, Pauline avance  que seule une minorité conscientisée a la disponibilité mentale, pratique ou financière d’être réceptive à l’écologie comme « consom’action ».

Et je suis d’accord avec elle, car si chacun peut questionner ses besoins pour les réduire en deçà de ce à quoi pousse la société de consommation, ou faire quelques gestes pour réduire ses déchets…le faire demande une disponibilité.
Au niveau individuel, j’ai eu besoin de ce recentrage pour comprendre que je ne souhaitais plus être réceptive aux chants de la surconsommation, aussi « alternative » soit-elle.
Or au niveau sociétal et systémique, tout est fait pour que l’on manque de ce temps (sollicitations illimitées, activités multiples) ou d’énergie pour questionner son intérêt et l’intérêt de la planète (puisque l’on s’épuise à courir vainement derrière les promesses de la société libérale).

Ce dernier point est d’ailleurs bien amené dans Se libérer du superflu*, dont je vous conseille la lecture éclairante.
Dans cet essai, l’économiste Niko Paech expose les fondements, dérives et alternatives de la société capitaliste. Contrairement à ce que peut laisser supposer le titre, il ne s’agit pas d’une injonction individuelle au capitalisme mais du questionnement économique, sociale, culturelle de l’organisation des sociétés occidentales. Pour repenser une société plus soutenable dans son éthique ou sa structure socio-économique.

*un livre qui ne sera pas plus cher chez votre libraire 😉

 

Il y pointe les désillusions de réalisation personnelle que créent la dépendance à l’argent et l’incitation permanente à la consommation. Ainsi que la perte de lien social, la destruction de l’environnement, et un bien-être inassouvi par les sollicitations multiples.
Critique sur la croissance verte, qui n’est qu’un surplus de production et de consommation si elle repose sur les mêmes mécanismes de demande et de surconsommation; il ne néglige pas de pointer les fragilités du système plus soutenable de  post-croissance, qu’il propose pour plus de résilience, de respect des ressources et de réalisation individuelle (lien social, autonomie, réalisation hors travail, »subsistance créative », raccourcissement des chaines de valeur, relocalisation…).

Des principes de subsistance et de sobriété assez accessibles; mais qui ne vont pas être lus par le plus grand nombre.

C’est pourquoi aucune porte d’entrée à la transition ne doit être dénigrée, car aussi radicale soit l’urgence, l’écologie ne doit pas être réservée à ceux qui ont la disponibilité mentale, les capacités financières ou la légitimité politique (un ressenti tout personnel) de s’engager.

Si je ne souhaite plus être réceptive aux produits qui y sont présentés en nombre, je respecte les blogs lifestyle en ce qu’ils peuvent présenter des alternatives éthiques et démarches engagées  dans ce qui est pour beaucoup de lecteurs une parenthèse de décompression sans prise de tête. Présenter des arguments « éco-responsables » ou sensibiliser de manière accessible dans un univers où les individus sont réceptifs car ils s’y sentent bien.
A charge à chacun de réaliser qu’il n’a pas besoin de surconsommer, mais au moins avant la démarche d’achat, le consom’acteur pourra peut-être choisir de ne pas donner son argent à une entreprise humainement et écologiquement irresponsable ; ou aura à présent l’idée de chercher une alternative de seconde main.

Le « défi rien de neuf » : encourager les alternatives à l’achat neuf

Je crois que c’est grâce à l’univers des blogs que j’ai découvert la richesse et le plaisir que pouvait représenter la cuisine végéta*ienne, puis que j’y ai lus des échanges autour de l’éthique animale et de l’environnement, qui m’a ainsi amenée à « consom’agir« , puis réduire mes déchets , découvrir le défi rien de neuf….et aujourd’hui vouloir me satisfaire de peu, m’engager associativement et peut-être plus ensuite.

Une porte d’entrée qui ne doit pas être une légitimation à fonctionner sur les mêmes principes en y accolant l’étiquette « éthique » (croire à la réalisation individuelle par une consommation déconnectée) ; mais qui amène un large public à se questionner sur ce(ux) qui l’entoure(nt), et à court-circuiter certains fondements de la société.

On a sûrement pas le temps de cheminer à la vitesse du colibri ; mais l’on n’a pas non plus le temps de faire s’effondrer toute tentative de transition socio-environnementale et de perdre la majorité en route, en péchant par une radicalité décourageante, aussi légitime soit-elle dans ses intentions.

Inspirer des millions de gens peut-être plus subversif que de les accabler.

Qu’en pensez-vous?

🔹🔹🔹

 

 

* « Colibrisme » vs « Militantisme » : *je pense  notamment  à:


5 réflexions sur “Nous sommes tous écologistes // une écologie à soi (débat Colibrisme / Militantisme)

  1. Merci pour ce très bon article, je suis touchée que tu me cites dedans ! Il résume super efficacement et clairement plein d’idées importantes ! Je suis tout à fait d’accord sur le fait que les cheminements se font par étapes, le fait d’estimer que certains comportements sont insuffisants doit pas nous conduire à être méprisants ou rejeter en bloc ce qui relève des efforts personnels. On doit plutôt, je pense, se demander à quelles conditions ils peuvent constituer des portes d’entrées et non pas des bulles confortables dont on n’arrivera plus à ressortir. Et je vois beaucoup de personnes accélérer à fond dans ce cheminement en ce moment et envoyer valser les injonctions personnelles alors même qu’il s’agit de personnes qui font tous ces efforts quotidiens

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    1. Mais de rien, c’est normal que je cite tes chouettes articles 😉

      Oui, il s’agit de différencier l’écologie individuelle comme porte d’entrée nécessaire ; ou minimum qui laisse penser que cela suffit. Comme pour tout : végéta*isme, écologie, féminisme : à quoi bon chercher le clivage plutôt que l’encouragement des initiatives?

      Aimé par 1 personne

  2. Ton article est très intéressant et j’adore les petites références que tu as adapté au sujet (c’est trop la classe même 😎). Dans le fond, je pense comme toi, en étant dans la nuance car il faut du temps pour que les petites graines germent dans nos esprits et chaque graine a sa temporalité propre. Ce qui est difficile à vivre, c’est quand on est bien germé (un peu trop peut-être ?), qu’on est super engagé mais qu’on se rend compte qu’il est déjà/presque trop tard (cf. catastrophe écologique en cours ou encore les milliers d’animaux tués chaque minutes).
    Aussi, si certains ne passent pas forcément par le « colibrisme », j’ai l’impression que pour eux, entendre des discours très engagés et cohérent à 100% (ceux qu’on nomme parfois « extrême) a parfois un réel impact.
    Je pense que c’est important d’avoir des discours différents. Par contre, on devrait plutôt débattre au lieu de se faire la guerre car au fond, on souhaite tous plus ou moins la même chose !

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    1. Coucou toi ! Absolument, il faut laisser à chaque graine le temps de germer, se développer et faire des racines qui vont irriguer d’autres champs de nos pensées.
      Mais c’est toute la délicatesse de la lutte écologique : y aller au forcing est contre-productif, et à la fois on n’a plus vraiment le temps de laisser à chacun le temps de mûrir chaque phase : colibrisme, petits gestes, remise en question de son mode de vie, actions progressivement plus militantes..
      Les écolos extrêmes (dans le sens de ceux qui vont au bout de la démarche) sont cohérents et pourtant rebutent ceux qui ne sont pas sensibilisés, c’est normal.
      Comme tu le dis, unissons nos forces et chaque moyen de parvenir à un changement de fonctionnement personnel et systémique est bon à prendre. Par exemple, n’ayant pas la télé j’étais sceptique sur les émissions grand public traitant d’écologie; et pourtant elles ont permis d’éveiller les consciences de plein de gens. De même, les influenceuses mode ou beauté qui se tournent vers l’écologie : elle ne remettent malheureusement pas en cause le consumérisme, mais sensibilisent un public jusque là éloigné des préoccupations éthiques et les amènent à approfondir le sujet.

      Chaque individu a son propre vécu, ses soucis, ses expériences, et il n’y a pas de voie plus efficace pour s’orienter vers une vision écolo. L’écologie positive a le mérite d’être moins anxiogène mais peut-on encore se permettre d’être naïf et de ne pas remettre en cause ce qui nous a mené à la situation actuelle ?

      Aimé par 1 personne

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