« Petit manuel de résistance contemporaine » de Cyril Dion ; ou la force des récits pour engager la transition…et plus encore!

Vous avez dit « récit » ?

Devant la gravité des crises que nous affrontons,
on se demande quel pouvoir peuvent avoir de simples fictions.
Dans l’urgence de trouver des solutions efficaces et pragmatiques,
on occulte la force du récit collectif, taxé de Bisounours ou d’utopique.

Et pourtant ils nous façonnent, nous orientent et nous conditionnent.

Pour l’écrivain Nancy Huston, qui a consacré son essai « L’Espèce fabulatrice » à cette activité constitutive des êtres humains, « nous seuls percevons notre existence sur Terre comme une trajectoire dotée de sens (signification et direction) […] Le récit confère à notre vie une dimension de sens qu’ignorent les autres animaux ».

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Ainsi, auteurs, militants ou artistes défendent la force de l’Imaginaire comme puissant vecteur de mobilisation et de changement. Comme Rob Hopkins ou Naomi Klein, Cyril Dion est l’un d’eux : souvent considéré comme un Colibri ingénu, trop rêveur pour proposer des solutions sérieuses et systémiques.

Et pourtant utopistes ou pragmatiques ne sont peut-être pas ceux que l’on croit. Les défenseurs du récit sont tout à fait au fait de la gravité de la situation, que rappelle d’ailleurs Cyril Dion en ouverture de ce Petit manuel de résistance contemporaine. En témoignent le chapitre « C’est pire que vous ne le croyez » ou la conscience aiguë de l’incurie politico-industrielle et des échecs du militantisme écolo.

Ce livre étant court et n’ayant pas pour but d’énumérer les preuves empiriques de la catastrophe, l’auteur illustre ses propos par des faits significatifs, appuyés par de nombreuses références. De la collapsologie à l’impact d’un usage immodéré des écrans en passant par les réflexions démocratiques ou écologiques : la riche bibliographie de l’ouvrage donne envie d’être explorée ; et Cyril Dion remercie d’ailleurs les auteurs cités, dont la pensée et les recherches l’ont enrichi, notamment Nancy Huston avec son essai cité plus haut.

Ainsi une large part de ce petit manuel est consacrée aux fictions : celles qui nous conditionnent actuellement (l’argent, le divertissement, les lois…) et celles qui peuvent être inventées pour transformer la société.

Conscient des multiples paradoxes qui sont le propre d’une réalité non-binaire et dépassant le « débat stérile » des petits gestes individuels ou grands choix systémiques, Cyril Dion propose une nouvelle articulation récit-architectures pour « stopper la destruction et le réchauffement », « construire la résilience » et « régénérer ».

Conscient que les mobilisations écologistes n’ont jusque-là pas (assez) porté leurs fruits alors qu’il ne reste qu’une poignée d’années pour agir face à la catastrophe, il considère que « le moteur le plus puissant permettant la mobilisation et la coopération de millions d’êtres humains se trouve dans les fictions. Or pour élaborer de nouvelles fictions, nous devons identifier le récit dans lequel nous baignons et les architectures qui conditionnent nos comportements ».

C’est drôle : quand à la cantine, la viande et les légumineuses sont infectes car mal cuisinées, on va garder à l’idée que les légumes secs sont par essence repoussants, mais pas remettre en question le bien-fondé de la viande. Quand une société surconsomme parce-que, à grands renforts de pub et d’intérêts on lui raconte que le bonheur passe par l’accumulation matérielle, on ne remet pas en cause le récit consumériste…
Mais quand des penseurs défendent un récit alternatif, on les traite d’utopistes.

Le récit collectif actuellement intériorisé est celui de la quête du bonheur par le consumérisme, l’accumulation matérielle et le renouvellement incessant sur une planète aux ressources finies.

Mais n’est-ce pas cette histoire qui marche sur la tête et est bien moins fondée que celle du bonheur par le relationnel, l’expérience, la coopération ou l’émancipation individuelle ? Plutôt que d’opposer les différentes approches écologistes –qui sont toutes utiles- osons questionner ce mantra aussi vain qu’omniprésent de la nécessité de surconsommer pour faire partie d’une communauté.

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Lors de la présentation de son livre dans l’émission littéraire La Grande Librairie, j’ai personnellement trouvé que Cyril Dion avait l’air fatigué d’avoir tout essayé, las de se répéter et d’alerter sous diverses formes. Je ne comprends pas bien l’intérêt de décrédibiliser les formes de sensibilisation qu’il met en œuvre, alors que son propos est tout à fait sensé, et tout engagement bienvenu.

Ce livre à visée environnementale a l’intelligence d’aborder les enjeux de démocratie, d’éducation, d’argent, de travail, de psychologie, d’impact des écrans et du pouvoir des géants du numérique, d’altruisme, de pleine présence à soi et à ce(ux) qui nous entoure(nt), de conditionnements et d’aspirations individuels et collectifs…

C’est ainsi à ces deux niveaux qu’il nous appartient de questionner et (re)construire ce qui fait vraiment sens pour nous, quel récit soutenable incarne les valeurs auxquelles on tient.
Derrière tout consommateur il y a un individu, acteur de la société et qui a tout à gagner à exercer son esprit critique pour engager une transition globale par une écologie intérieure.

Les « petits gestes », aussi insuffisants qu’indispensables, invitent naturellement les grands pas en en réinterrogeant nos systèmes de valeurs, représentations et manières d’être au monde.

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Ce petit manuel rappelle au propos accessible, étayé et pertinent rappelle que toutes nos aptitudes sont à mobiliser pour coopérer vite et en nombre : imaginaire et intelligence, milliards de petits gestes et réformes systémiques, aspirations individuelles et histoire collective, bref : « récits et stratégies pour transformer le monde».

Petit manuel de résistance contemporaine de Cyril Dion*, 15€ aux Editions Actes Sud

 

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